mardi 11 décembre 1990

La délivrance

La deuxième semaine de ce mois de janvier 1990, je suis transféré par une équipe de 2 infirmiers et un ambulancier jusqu’à l’hôpital de St Egrève qui est le plus grand hôpital psychiatrique de l’Isère. 

Je me retrouve dans un pavillon fermé sans avoir le droit d’en sortir. Ma copine Dominique n’a pas le droit de venir me voir. Mes parents font le forcing. Ma crise d’exaltation n’est pas encore contenue. Je suis suivi par une jeune docteur Catherine Barley-Ghalleb et le chef de service, le Docteur Sultan.

Le 29 janvier, celui-ci m’annonce que le placement d’office est levé. Je peux sortir. D’abord dans le parc puis en permission.

Je sors définitivement le 13 février. Dominique vient me voir. 

Avec mon père nous partons une semaine chez son frère en Bretagne. Je suis encore très exalté. Les voix qui parlent de moi et les bizarreries sont toujours là mais en plus je suis de plus en plus fatigué et mon moral est en baisse.

Je reprends le boulot le 15 mars. Ça ne va pas fort. Je n’ai qu’une envie : aller au lit et dormir.
Je reste quelques temps sur un poste sédentaire à Poisat prés de Grenoble à la réparation des appareils. 

Je n’ai plus le courage de rester avec Dominique et je la quitte.

Je vois souvent le médecin du travail, Marguerite Pelletier, qui essaie vraiment de m’aider. Je lui explique, en mentant, à elle et surtout à moi-même que tous mes tracas viennent du fait que je ne fais plus de déplacements. 

Après beaucoup d’hésitations, elle consent à ce que je retourne faire une intervention test à la centrale de Bugey. Je pars donc sur le site pour un truc facile mais n’arrive pas à faire le travail. Les voix qui « parlent de moi » sont toujours là et parasitent sans cesse ma pensée. 

J’explique au client que je suis malade sans m’étendre et je pars.

Comme je ne sais comment annoncer ce problème à mes chefs et qu’aussi je suis très fatigué, je retourne directement à l’hôpital psychiatrique.

J’y deviens une grosse loque en régime cérébral déficitaire.

Je sombre de plus en plus.

Je suis comme un zombie dans ce pavillon de St Egréve et dehors c’est l’été.

Mes parents viennent me chercher le week end pour aller faire du bateau sur le lac du Monteynard mais je suis trop angoissé et stressé pour profiter de ces moments de détente.

Je sors de l’hôpital fin août mais je n’ai plus d’énergie ni de motivation dans la vie. Je traîne à St Jean de Maurienne, capable de rien.

Je descends une fois par semaine à Grenoble pour voir le docteur Barley-Ghalleb et un psychologue, Dominique Auchard. Je vois aussi un psychiatre paternaliste et vieille école, le docteur Micou, à Chambéry.

Je reprends le boulot en mi-temps thérapeutique le 5 novembre mais je n’en peux plus.
Le 11 décembre, j’avale tous les médicaments que j’ai dans mon appartement et une bouteille de Tequila.



Je vais enfin être tranquille …


lundi 1 janvier 1990

Nouvel An 1990 - Burn-out et décompensation

Je travaille donc dans le nucléaire depuis juillet 1988
Je me déplace beaucoup.

Début 1989, je commence à intervenir sur Gravelines qui est la plus grande centrale nucléaire de France (6 réacteurs de 900 MW cote à cote). A l’époque, il y a le passage au combustible MOX et donc beaucoup de boulot sur ces 6 tranches.


La semaine, je réside dans le 59. Le weekend, je revois Zaza. Nous allons en Angleterre, en Hollande mais le plus souvent nous nous retrouvons à Paris où elle habite maintenant avec son nouveau copain. (Le pauvre !) Nous louons souvent une chambre d’hôtel vers la gare Montparnasse. J’ai pas mal de connaissances sur la capitale (notamment Anabel, une copine de l’époque des Beaux Arts à Grenoble, qui fume l’héro, Corinne et Alain, deux vieux copains de l’époque savoyarde, tombés eux aussi dans la poudreuse,  Bernadette, une copine complètement junkie, genre petite bourge de bonne famille, assez marrante mais toujours défoncée. Zaza a aussi un assez bon réseau d’approvisionnement. Avec ce petit monde, nous noircissons beaucoup de cuillères. 
Il me faut ces récréations pour pouvoir tenir la semaine dans les centrales. 

Farida, elle, est parti un jour au bled (en Algérie) et je ne l’ai plus jamais revue. Elle m’a téléphoné bien plus tard mais quelque chose était cassé. Et puis j’étais dans un autre trip.


A Gravelines, je rencontre une mignonne (mais un peu cruche) Chtimette, Dominique. Elle me tient compagnie les soirs de brouillard.



Dans la nuit du mardi 17 au mercredi 18 novembre 1889, alors que nous sortons déglingués du bowling. (Le centre de loisir que la ville de Gravelines s’est payé avec les subventions d’EDF s'appelle SPORTICA). Bourrée, Dominique trébuche.
En voulant la rattraper, ivre, moi-aussi, je m’ouvre le cuir chevelu contre un pilier de béton. Le sang coule ... beaucoup ! Dominique ne supporte pas cette vision et tombe dans les pommes. Des gens nous aident et appellent les pompiers. Une fois dans l’ambulance, je vois un policier y faire éruption. Il nous empêchant de partir pour l’hôpital de Dunkerque. Comme il me demande des explications d’une manière autoritaire, je l’insulte. Il met la main sur l’étui de son arme. Quand mon poing va partir, l’un des pompiers me retient et demande violemment au policier de sortir. J’apprends le lendemain qu’une cinquantaine de badauds dont mes copains du village ont pris le policier municipal à partie.

Le lendemain, alors que je me rends chez un médecin pour faire voir mes 25 points de suture (quand même !) sur le crâne à moitié tondu. Un inspecteur me convoque au commissariat local pour déposer. Le policier, vexé, a porté plainte contre moi et contre un des copains qui l’a insulté quand il est descendu de l’ambulance: « Insultes à agent ».
 
Je passe au tribunal de Dunkerque le 14 décembre à 8:45, et grâce à mon avocat j'écope de seulement 1500 Frs d’amende. Mon cassier reste vierge. Heureusement ! Sinon, je ne pouvais plus travailler dans le nucléaire.

Mais cette affaire m’a esquinté. Beaucoup de tracas. Beaucoup de démarches. Beaucoup de trajets aussi pour le boulot dans la période. Beaucoup de fatigue et de stress (en 2 ans, je n’ai eu que l’arrêt maladie de 15 jours suite aux points de sutures et une semaine de congés payés pour le procès) Beaucoup d’heures sup. Beaucoup de jours d’astreinte. Trop de responsabilités comme chef de chantier atomique. L’arrêt de la came aussi…de la cigarette même.


Je suis sur les rotules et pourtant très nerveux et peu à peu des sentiments de bizarrerie font leur apparition.

A Noël, à Saint-Jean-De-Maurienne, chez mes parents, je ne suis pas bien du tout. Pourtant, le soir même, je redescends à Grenoble. Puis je fais 650 km d’une traite dans ma petite voiture de chantier pour rejoindre Dominique chez sa sœur à Creil. La nuit suivante, j'ai des hallucinations visuelles. Je ne dors plus. 
Au matin, nous reprenons la route, en direction de la centrale nucléaire de Saint-Laurent-des-Eaux, vers Orléans, où je dois intervenir dés le lendemain. 

Je suis déstructuré et confusionnel mais j’arrive quand même à trouver un hôtel vers Beaugency. Au dîner, je mets le boxon dans la salle de restaurant, commande tous les plats de la carte, chante à tue-tête, m’assois à la table d’autres clients et fais péter la tête des tauliers et de Dominique qui a peur. 
Elle demande pour la nuit une autre chambre au patron.

Je passe une nouvelle nuit blanche. 

À 5 heures du matin, je mets les voiles, direction la centrale, laissant dormir Dominique qui à bien voulue passer finalement la fin de la nuit avec moi dans la chambre ravagée.

Je délire et je suis de plus en plus confusionnel.

Je roule à 120 km/h sur des routes que je ne connais pas, dans la nuit et le brouillard. Coluche, pourtant mort en 86, m’indique le chemin par l’intermédiaire de la radio. 

Je me rappelle vaguement que j’ai mis le brin dans un bar du centre ville (quelle ville ?) à l’heure du café et des croissants, que j’ai vu le client de Framatome (futur Aréva) en réussissant à rentrer dans la centrale sans aucun badge de contrôle des accès.

Je ne sais pas ce que je lui ai dit, ni comment, plus tard, j’ai retrouvé l’hôtel, mais quand j’y arrive, il y a là une bonne dizaine de policiers en civil, des pompiers et une ambulance du SAMU. 

Je pense d’abord que c’est Dominique qui a eu un problème avec le taulier ... mais non.

Après un questionnaire rapide des policiers, je me retrouve dans l’ambulance, direction un endroit que j'identifierai  comme étant un hôpital psychiatrique.
Un interne me reçoit . Je ne comprends pas. 

On me met tout de suite dans une chambre d’isolement. On me donne des cachets et 4 balèzes me plaquent sur le lit pour me faire une piqûre qui ne m’assomme qu'un moment. Quand j’émerge, je veux une cigarette. Je tape contre les murs, contre la porte au judas de métal et c'est, chaque fois, une nouvelle injection. La fenêtre en plexiglas est grillagée. Il y a un sceau hygiénique et un rouleau de PQ pour faire mes besoins. Un lit sans drap au matelas crado. Je suis en pyjama. Je reste deux jours, dans cette cellule mais je ne me rends pas compte du temps qui passe.

Un matin en me réveillant, je vois que quelqu’un a ouvert la porte.

Je sors du cachot et me retrouve dans une grande salle vétuste, une sorte de cours des miracles. Il y a des gens ou plutôt des zombies grabataires, seule une jeune et jolie rasta blackote semble me voir. Elle me sourit et me donne enfin une cigarette. Elle me dit qu’elle s’appelle Marie-Pierre et « va bientôt sortir ». Elle m’explique qu’ici nous sommes à l’hôpital psychiatrique d’Orléans, Fleury-les-Aubrais et que ce pavillon fermé est le pire. 

J’explore les lieux. Dans la salle de veille, un infirmier qui ressemble un peu à Jack Nicholson, me donne un paquet de Camel en me disant, quand je le remercie, « Tu me remercieras plus tard » (???).
Il me fait aussi voir ma Super 5 diesel au logo Merlin-Gerin garée devant la fenêtre. 

Un médecin arrive plus tard et m’explique que je suis en placement d’office par décision du préfet. 

Je reste encore une semaine dans cet endroit, y fêtant le jour de l’an 1990 avec les autres malades. Marie-Pierre me tient compagnie. Nous passons de chouettes moments ensemble dans une salle de bain. Un malade lobotomisé, aussi. Il s’appelle Claude et quand un jour, je demande à une infirmière ce qu’il a, elle me répond que, dans les années 60, on soignait certaines psychoses en enlevant un bout du cerveau. 

Mes parents débarquent le samedi 6 janvier. Ils sont venus chercher la voiture de société pour la redescendre à Grenoble (!!!)
Dominique arrive aussi le même jour. Je ne comprends pas vraiment pourquoi elle me parle d'une histoire de couteau avec lequel les flics lui ont demandé de dire que je l'avais menacée. 

Aujourd'hui, je pense, qu'il leur fallait un bon motif pour me priver de liberté. Q'une personne en burn-out puisse rentrer dans une centrale nucléaire sans faire les formalités d'accès n'était pas une affaire à divulguer.